Un problème mondial sous-estimé

Deux milliards de personnes — soit plus de 30 % de la population mondiale — souffrent d’anémie, dont la grande majorité est due à une carence en fer (OMS, 2023). En France et en Europe, les chiffres sont moins dramatiques mais loin d’être négligeables : entre 15 et 20 % des femmes en âge de procréer présentent une carence en fer sans anémie, et environ 3 % souffrent d’une anémie ferriprive manifeste.

Ce qui rend la carence martiale particulièrement insidieuse, c’est qu’elle peut être profondément symptomatique bien avant que l’anémie ne soit visible à la numération formule sanguine. Des millions de femmes — et beaucoup d’hommes — vivent avec une ferritine basse sans jamais avoir reçu de diagnostic, attribuant leur fatigue, leurs difficultés de concentration ou leur chute de cheveux à d’autres causes.

Épidémiologie — données européennes

En Europe et aux États-Unis, 15–20 % de toutes les femmes en âge d’avoir des règles présentent une carence en fer (ferritine < 15 ng/mL) et environ 3 % ont une anémie ferriprive manifeste. 80 % de toutes les anémies chez la femme de moins de 50 ans sont liées à une carence martiale.

Carence en fer — Guideline mediX Suisse (Chmiel C, Beise U, Huber F), mise à jour mai 2023 · Données épidémiologiques européennes et américaines citées.

Le fer dans le corps : rôles et métabolisme

Le fer est un oligo-élément indispensable à la vie. Son rôle le plus connu est le transport de l’oxygène — il est au cœur du groupement hème de l’hémoglobine (dans les érythrocytes) et de la myoglobine (dans les muscles). Mais ses fonctions vont bien au-delà.

  • Transport de l’oxygène — via l’hémoglobine (4 atomes de fer par molécule d’Hb)
  • Stockage de l’oxygène musculaire — via la myoglobine
  • Production d’énergie — cofacteur des complexes de la chaîne respiratoire mitochondriale (cytochromes)
  • Synthèse de l’ADN — cofacteur de la ribonucléotide réductase
  • Synthèse des neurotransmetteurs — cofacteur de la tyrosine hydroxylase (dopamine, noradrénaline) et de la tryptophane hydroxylase (sérotonine)
  • Immunité — prolifération lymphocytaire, activité bactéricide des macrophages
  • Thyroïde — cofacteur de la thyroperoxydase (TPO) — une carence en fer peut aggraver une hypothyroïdie
Répartition du fer dans l’organisme (adulte 70 kg)
  • Hémoglobine (érythrocytes) : ~2 500 mg (~65%)
  • Ferritine (foie, rate, moelle) — réserves : ~1 000 mg chez l’homme, ~300 mg chez la femme
  • Myoglobine musculaire : ~300 mg
  • Enzymes et cytochromes : ~150 mg
  • Transferrine (transport plasmatique) : ~3–4 mg (très faible mais très actif)

La régulation du fer : hepcidine, clé de tout

Le corps n’a pas de mécanisme d’excrétion active du fer — les pertes se font uniquement par les règles, la desquamation, et les saignements. L’absorption est donc la seule variable d’ajustement. Elle est régulée par l’hepcidine, une hormone peptidique hépatique qui inhibe le transporteur ferroportine dans les entérocytes et les macrophages. Quand les réserves sont suffisantes, l’hepcidine augmente et bloque l’absorption. Quand les réserves baissent, l’hepcidine diminue et l’absorption augmente. Ce mécanisme a une implication directe sur le timing optimal de supplémentation (voir section dosage).

Les trois stades de la carence martiale

La carence en fer n’est pas un phénomène binaire. Elle progresse en trois stades successifs, chacun avec ses propres marqueurs biologiques et ses manifestations cliniques.

1

Déplétion des réserves (carence latente)

La ferritine sérique chute en dessous des seuils normaux. L’hémoglobine et les paramètres érythrocytaires sont encore normaux. C’est le stade le plus fréquemment manqué — pourtant déjà symptomatique (fatigue, performance physique et cognitive diminuées, chute de cheveux). Ferritine < 15–30 µg/L selon les seuils retenus.

2

Érythropoïèse déficiente en fer

Les réserves de fer ne permettent plus une érythropoïèse normale. La saturation de la transferrine chute (< 20 %), les réticulocytes sont hypochromes. L’hémoglobine est encore normale ou légèrement diminuée. Les symptômes s’intensifient : essoufflement à l’effort, palpitations, irritabilité.

3

Anémie ferriprive (stade ultime)

L’hémoglobine chute en dessous des seuils OMS : < 12 g/dL chez la femme, < 13 g/dL chez l’homme. Les globules rouges sont microcytaires et hypochromes (VGM abaissé, CCMH abaissé). Fatigue sévère, pâleur, tachycardie, dyspnée d’effort.

Diagnostic biologique — quels examens demander ?

Un bilan martial complet repose sur plusieurs marqueurs combinés, car aucun examen isolé n’est suffisant. La ferritine est le marqueur de première ligne, mais elle peut être faussement normale en cas d’inflammation.

MarqueurSeuil carence / interprétationLimites
Ferritine sérique< 15 µg/L (OMS) · < 30 µg/L (pratique courante) · < 50 µg/L chez femme jeune symptomatiqueFaussement normale en cas d’inflammation, hépatite, obésité (protéine de la phase aiguë)
Hémoglobine (Hb)< 12 g/dL (femme) · < 13 g/dL (homme) = anémie (OMS)Ne baisse qu’au stade 3 — non pertinente pour les stades 1 et 2
Saturation transferrine (CST)< 20% = érythropoïèse déficienteVariable selon inflammation et rythme circadien
VGM (volume globulaire moyen)< 80 fL = microcytoseTardif — signe d’anémie établie, pas de carence précoce
CRP / VSDoit être demandée avec la ferritine pour détecter l’inflammationSi CRP élevée, interpréter la ferritine avec prudence — chercher ferritine < 70 µg/L dans ce contexte (OMS)
Le piège de la ferritine « normale » en contexte inflammatoire

La ferritine est une protéine de la phase aiguë : elle augmente lors des infections, maladies inflammatoires chroniques, syndrome métabolique et même lors du stress. Une ferritine à 40 µg/L peut être en réalité une carence déguisée chez une patiente avec une CRP élevée. L’OMS recommande dans ce cas un seuil de < 70 µg/L pour définir la carence en présence d’inflammation. Les carences en fer dans les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin ou l’insuffisance cardiaque nécessitent une évaluation spécialisée.

Recommandation HAS 2011

La Haute Autorité de Santé (HAS) recommande en première intention : ferritine sérique + NFS. La ferritine seule suffit pour confirmer la carence en fer. Le bilan complet (fer sérique, transferrine, saturation) est indiqué en cas de résultats discordants ou de suspicion de pathologie associée.

Réf. : HAS. Choix des examens du métabolisme du fer en cas de suspicion de carence en fer. 2011.

Symptômes — bien au-delà de la fatigue

La carence martiale est souvent réduite à la fatigue dans l’imaginaire collectif. En réalité, elle engendre un tableau clinique riche et multisystémique, dont beaucoup de manifestations sont réversibles dès la correction du déficit.

Symptômes généraux et fonctionnels

  • Fatigue persistante et épuisement à l’effort — le symptôme le plus fréquent, lié à la réduction de l’apport en oxygène aux tissus et à l’altération de la chaîne respiratoire mitochondriale
  • Dyspnée d’effort — essoufflement anormal lors d’activités habituelles
  • Palpitations et tachycardie — mécanisme compensatoire cardiaque
  • Intolérance au froid — liée à l’altération de la thermogenèse
  • Céphalées fréquentes
  • Vertiges et lipothymies

Symptômes cognitifs et neuropsychiatriques

Le fer est un cofacteur indispensable de la synthèse des catécholamines (dopamine, noradrénaline) et de la sérotonine. Une carence, même sans anémie, altère les fonctions exécutives, la mémoire de travail et la régulation de l’humeur.

  • Difficultés de concentration et de mémorisation
  • Irritabilité, labilité émotionnelle
  • Syndrome des jambes sans repos (SJSR) — lien direct avec la carence martiale, documenté dans plusieurs études
  • Baisse de la libido

Signes cliniques visibles

  • Pâleur (conjonctives, paumes)
  • Chute de cheveux diffuse (effluvium télogène) — une des causes les plus fréquentes non diagnostiquées
  • Koïlonychie — ongles en cuillère (signe tardif)
  • Glossite, stomatite angulaire (commissures des lèvres)
  • Pica — envie irrépressible de manger des substances non alimentaires (terre, glace — pagophagie)
Carence sans anémie — réel impact sur la qualité de vie

La carence martiale, même isolée (ferritine < 50 µg/L sans anémie), est impliquée dans la survenue d’asthénie, de limitation des performances intellectuelles et physiques, ainsi que d’une baisse de la libido. L’impact sur la qualité de vie et son atténuation avec la prise de fer justifient le dépistage et le traitement de toute carence martiale, en particulier chez la femme.

Carence en fer — ScienceDirect. 2012. doi:10.1016/S1279-7960(12)00037X · Données confirmées par la guideline mediX Suisse 2023.

Populations à risque — qui cibler en priorité ?

🩸 Femmes en âge de procréer

Le groupe le plus à risque. Les pertes menstruelles représentent 15–30 mg de fer par cycle (davantage en cas de règles abondantes — ménorragie). Les apports nutritionnels recommandés chez la femme en âge de procréer sont de 16 mg/j de fer alimentaire (ANSES 2021) — difficiles à atteindre avec un régime occidental moyen. 80 % des anémies chez la femme de moins de 50 ans sont d’origine ferriprive.

🤱 Femmes enceintes

La grossesse augmente considérablement les besoins en fer : la production d’hémoglobine fœtale, le placenta et l’expansion du volume sanguin maternel nécessitent environ 1 000 mg supplémentaires sur 9 mois. Les besoins passent à 25–27 mg/j au 3e trimestre. Une correction insuffisante expose à un risque accru d’hémorragie du post-partum, de prématurité et d’insuffisance pondérale néonatale. La supplémentation systématique en fer est recommandée dès le premier trimestre si la ferritine est basse ou si l’Hb < 12 g/dL.

👶 Nourrissons et jeunes enfants

De 6 mois à 3 ans, la croissance rapide et la consommation de lait (pauvre en fer) créent un risque élevé. Les ANC en fer sont de 7–9 mg/j de 6 mois à 3 ans (ANSES 2021). Les conséquences d’une carence sur le développement neurologique à cet âge peuvent être partiellement irréversibles.

🏃 Sportifs d’endurance

Les athlètes d’endurance sont exposés à plusieurs mécanismes de perte en fer : hémolyse intravasculaire mécanique (impaction plantaire), pertes sudorales et urinaires, saignements digestifs liés aux anti-inflammatoires, et augmentation de l’hepcidine post-exercice qui réduit l’absorption. La ferritine optimale pour un sportif d’endurance est généralement retenue à > 40–50 µg/L (vs 15 µg/L pour le grand public).

🥗 Végétariens et végétaliens

Le fer végétal est non héminique (Fe³⁺), nettement moins biodisponible que le fer héminique des viandes (Fe²⁺) — absorption de 2–10 % pour le fer végétal vs 15–35 % pour le fer héminique. La présence de phytates (céréales complètes), de polyphénols (thé, café) et d’oxalates (épinards) réduit encore davantage l’absorption. Les besoins en fer recommandés sont jusqu’à 1,8× supérieurs pour les végétaliens.

👴 Personnes âgées

Causes multiples : réduction des apports alimentaires, hypochlorhydrie (fréquente après 70 ans et sous IPP), pathologies chroniques avec inflammation, saignements digestifs chroniques. Après 50 ans, une carence en fer sans anémie impose systématiquement d’éliminer une cause digestive (endoscopie).

🏥 Maladies chroniques

  • Insuffisance cardiaque — le déficit en fer (ferritine < 100 µg/L ou CST < 20 % selon les guidelines ESC 2021) est un marqueur pronostique indépendant, justifiant une supplémentation même sans anémie
  • MICI (Crohn, RCH) — combinaison de malabsorption, de saignements et d’inflammation
  • Maladie cœliaque — malabsorption duodénale du fer
  • Insuffisance rénale chronique — carence fonctionnelle liée à l’hepcidine chroniquement élevée
PopulationANC en fer (ANSES 2021)Seuil ferritine alerte
Femme 18–50 ans16 mg/j< 30–50 µg/L
Femme enceinte (T3)25–27 mg/j< 30 µg/L → supplémenter
Homme adulte11 mg/j< 30 µg/L
Enfant 1–3 ans7 mg/j< 12 µg/L
Sportif d’endurance15–20 mg/j (contexte)< 40–50 µg/L
Végétarien/végétalien×1,8 les ANC normaux< 30 µg/L

Sources alimentaires — fer héminique vs non héminique

L’alimentation est évidemment la première ligne de défense. Deux formes de fer coexistent dans l’alimentation, avec des biodisponibilités radicalement différentes.

Fer héminique (Fe²⁺ — viandes et abats)

Absorption de 15 à 35 %, peu influencée par les autres aliments du repas.

  • Boudin noir : ~23 mg/100 g — source la plus concentrée
  • Foie de bœuf : ~6–7 mg/100 g
  • Bœuf (viande rouge) : ~3 mg/100 g
  • Agneau : ~2,5 mg/100 g
  • Huîtres : ~5–6 mg/100 g

Fer non héminique (Fe³⁺ — végétaux)

Absorption de 2 à 10 %, très sensible aux facteurs alimentaires.

  • Lentilles cuites : ~3,3 mg/100 g
  • Tofu : ~2,7 mg/100 g
  • Épinards cuits : ~3,6 mg/100 g (mais faible absorption réelle due aux oxalates)
  • Graines de courge : ~8 mg/100 g (bonne source végétale)
  • Spiruline : ~28 mg/100 g (absorption modérée)
  • Quinoa cuit : ~1,5 mg/100 g
Optimiser l’absorption alimentaire du fer
  • Associer avec vitamine C : 50–100 mg de vitamine C (jus d’orange, poivron cru, kiwi) multiplie l’absorption du fer non héminique par 2 à 4 — réduction de Fe³⁺ en Fe²⁺ par la vitamine C
  • Éviter le thé et le café au repas : les polyphénols inhibent l’absorption du fer non héminique de 60–80 % · attendre 1–2h après le repas
  • Éviter les produits laitiers au même repas que le fer : le calcium inhibe compétitivement l’absorption
  • Tremper et cuire les légumineuses : réduit les phytates qui chélatent le fer
  • Éviter les inhibiteurs de pompe à protons si possible : l’acidité gastrique est nécessaire à la réduction Fe³⁺→Fe²⁺

Supplémentation — quand, comment et quelle forme ?

Lorsque l’alimentation ne suffit pas à corriger la carence — ce qui est fréquent, notamment chez les femmes réglées avec ferritine basse — la supplémentation orale est le traitement de première intention. Le choix de la forme de fer et du protocole de prise ont un impact direct sur l’efficacité et la tolérance.

Formes de fer disponibles — comparatif

Sulfate ferreux (FeSO₄)

Fer élémentaire : 20% Tolérance : ★★☆☆☆ Prix : bas

La forme la plus prescrite en médecine conventionnelle, la moins chère. Efficace mais mal tolérée digestivement dans 20–40 % des cas (nausées, constipation, douleurs abdominales, selles noires). L’excès de fer non absorbé dans le côlon peut altérer le microbiote et augmenter l’inflammation intestinale. Exemples : Ferrostrane®, Tardyferon®.

Gluconate ferreux

Fer élémentaire : 12% Tolérance : ★★★☆☆ Prix : moyen

Mieux toléré digestivement que le sulfate ferreux, mais teneur en fer élémentaire plus faible. Souvent proposé comme alternative chez les sujets ayant des inconforts digestifs avec le sulfate.

Fumarate ferreux

Fer élémentaire : 33% Tolérance : ★★★☆☆ Prix : moyen

Teneur en fer élémentaire élevée, tolérance digestive intermédiaire. Utilisé dans certains pays comme forme standard.

✦ Bisglycinate ferreux (fer chélaté)

Biodisponibilité : 2–4× supérieure Tolérance : ★★★★★ Prix : élevé

Forme chélatée : un ion Fe²⁺ lié à deux molécules de glycine. Absorbé par la voie des dipeptides dans l’intestin grêle — indépendant du transporteur DMT-1 habituel et résistant aux inhibiteurs alimentaires (phytates, polyphénols, calcium). Meilleure tolérance digestive, doses plus faibles nécessaires pour le même effet clinique.

Le bisglycinate ferreux — pourquoi c’est différent

Le bisglycinate ferreux mérite un développement particulier, car il représente une avancée réelle en matière de supplémentation martiale — validée par des études cliniques et un avis de sécurité favorable de l’EFSA.

Structure chimique et mécanisme d’absorption

Le bisglycinate est un chélate d’acide aminé : l’ion ferreux (Fe²⁺) est lié par deux molécules de glycine, formant une structure moléculaire stable et neutre. Cette configuration lui confère plusieurs avantages par rapport aux sels ferreux classiques :

  • Absorption par la voie des dipeptides (transporteur PepT1) — indépendante de la voie classique DMT-1, saturée à fortes doses
  • Résistance aux inhibiteurs alimentaires — les phytates, polyphénols et calcium ne peuvent pas chélater le fer déjà protégé par la glycine
  • Moindre irritation intestinale — le fer ne reste pas libre dans la lumière intestinale, il n’oxyde pas la muqueuse et ne génère pas de radicaux libres en excès
  • Microbiote préservé — moins de fer libre non absorbé atteignant le côlon → moins d’altération de la flore
Données cliniques sur le bisglycinate

Milman et al. (2014, J Perinat Med) : Essai randomisé contrôlé chez 80 femmes enceintes — bisglycinate ferreux 25 mg aussi efficace que sulfate ferreux 50 mg pour la prévention de la carence en fer et de l’anémie pendant la grossesse. Efficacité équivalente à dose deux fois moindre.

Pineda O, Ashmead HD (2001, Nutrition) : Étude chez des nourrissons et jeunes enfants — biodisponibilité du bisglycinate de 90 % contre 26 % pour le sulfate ferreux, soit une absorption 3–4 fois supérieure.

EFSA (2006) : Le Comité scientifique de l’EFSA a émis un avis favorable sur le bisglycinate ferreux, estimant que sa biodisponibilité et son métabolisme sont comparables voire supérieurs aux autres sources de fer, et que son utilisation dans les aliments et compléments alimentaires ne présente pas de risque pour le consommateur.

Milman N et al. J Perinat Med. 2014;42(2):197-206. PMID: 24152889 · Pineda O, Ashmead HD. Nutrition. 2001;17(5):381-4. PMID: 11377130 · EFSA. Bisglycinate ferreux — avis scientifique. 2006 · ANSES. Avis NUT2005sa0218.

Bisglycinate vs sulfate ferreux — en pratique

CritèreSulfate ferreuxBisglycinate ferreux
Biodisponibilité relativeRéférence (1×)2–4× supérieure
Dose équivalente efficace50–100 mg fer élémentaire/j25–50 mg fer élémentaire/j
Effets digestifsFréquents (20–40%) : nausées, constipationRares — bonne tolérance
Interaction avec les alimentsInhibée par phytates, polyphénols, Ca²⁺Résistant aux inhibiteurs alimentaires
Impact sur le microbiotePossible dysbiose (fer libre colique)Microbiote préservé
PrixFaiblePlus élevé
Disponibilité prescriptionMédicament rembourséComplément alimentaire (non remboursé)

Dosages, timing et protocoles de supplémentation

La révolution du « un jour sur deux » — rôle de l’hepcidine

Pendant des décennies, la supplémentation quotidienne (voire deux fois par jour) était le standard. Des recherches récentes ont remis en cause ce paradigme, avec des implications pratiques importantes.

Moretti et al. — l’hepcidine comme régulateur clé

Moretti D et al. (Blood. 2015, PMID: 26289639) ont montré que l’ingestion d’une dose de fer le matin stimule une augmentation de l’hepcidine plasmatique en 6–8 heures, qui inhibe l’absorption d’une seconde dose administrée le même jour ou le lendemain matin. Cette suppression de l’absorption peut durer jusqu’à 48 heures.

Stoffel NU et al. (Lancet Haematol. 2017, PMID: 29032957) ont ensuite confirmé que l’absorption fractionnelle du fer est significativement plus élevée avec une supplémentation en jours alternés (un jour sur deux) qu’avec une supplémentation quotidienne, à dose totale égale.

Conclusion opérationnelle : 40–80 mg de fer élémentaire un jour sur deux le matin à jeun est le schéma optimal pour maximiser l’absorption fractionnelle tout en minimisant les effets indésirables.

Moretti D et al. Blood. 2015;126(17):1981-9. PMID: 26289639 · Stoffel NU et al. Lancet Haematol. 2017;4(11):e524-e533 · Zimmermann MB et al. (review) HemaSphere 2019.

Recommandations pratiques de dosage

SituationForme recommandéeDose fer élémentaireFréquenceDurée
Carence sans anémie (ferritine basse, Hb normale)Bisglycinate ou gluconate25–50 mg1 jour sur 23–6 mois
Anémie ferriprive (Hb abaissée)Sulfate ou bisglycinate50–100 mg1 jour sur 2 (ou quotidien si sévère)3–6 mois minimum
Grossesse — prévention (ferritine basse)Bisglycinate 25 mg ou sulfate 50 mg25–50 mgQuotidien ou 1j/2Toute la grossesse + 3 mois post-partum
Sportif d’endurance (ferritine < 40 µg/L)Bisglycinate25–50 mg1 jour sur 22–3 mois puis contrôle
Enfant 1–12 ansForme pédiatrique (sur avis médical)3 mg/kg/j (sulfate) ou 0,75 mg/kg/j (bisglycinate)Quotidien ou 1j/2Selon résultats biologiques
Timing de prise — les règles d’or
  • Le matin à jeun (ou 30 min avant un repas) — l’absorption est maximale à jeun
  • Avec de la vitamine C — 50–100 mg simultanément pour potentialiser l’absorption du fer non héminique (un essai randomisé, Li N et al. JAMA Netw Open 2020, confirme ce bénéfice)
  • À distance du café, thé, produits laitiers et IPP (au moins 1–2 heures)
  • Ne pas prendre avec d’autres minéraux (zinc, calcium, magnésium) — compétition d’absorption
  • Ne pas prendre avec les antibiotiques quinolones et tétracyclines — chélation mutuelle

Le rôle de la vitamine C

La vitamine C (acide ascorbique) améliore significativement l’absorption du fer non héminique par deux mécanismes : la réduction du Fe³⁺ en Fe²⁺ (la forme absorbable) et la formation de complexes fer-ascorbate solubles résistant aux inhibiteurs. Un essai randomisé récent (Li N et al. JAMA Netw Open. 2020, PMID: 33136134) a confirmé l’efficacité de l’association fer + vitamine C vs fer seul dans le traitement de l’anémie ferriprive chez l’adulte.

Fer intraveineux — quand l’oral ne suffit pas

Le fer par voie intraveineuse (IV) est indiqué dans des situations spécifiques où la supplémentation orale est insuffisante ou contre-indiquée : anémie sévère rapidement progressive, malabsorption avérée (MICI, maladie cœliaque), intolérance digestive sévère au fer oral, insuffisance cardiaque avec carence en fer (recommandation ESC 2021).

Les formulations actuelles (carboxymaltose ferrique, isomaltose ferrique) permettent d’administrer des doses importantes en une seule perfusion (500–1 000 mg) avec un excellent profil de sécurité. L’essai AFFIRM-AHF (NEJM 2023) a confirmé le bénéfice du carboxymaltose ferrique dans l’insuffisance cardiaque avec carence en fer, réduisant les hospitalisations.

Ne pas supplémenter sans bilan préalable

Un excès de fer (hémochromatose héréditaire ou acquise) est toxique pour le foie, le cœur et les articulations. Toute supplémentation en fer doit être précédée d’un bilan sanguin incluant ferritine + NFS. L’hémochromatose héréditaire (mutation HFE) touche 1/200 à 1/300 personnes d’origine européenne — le diagnostic est souvent retardé de plusieurs années. Ne jamais se supplémenter en fer « au hasard » sans dosage.

Ce qu’il faut retenir

Résumé pratique — ScienSanté

Diagnostiquer tôt, avant l’anémie

Demander ferritine + NFS. Seuils d’alerte : ferritine < 30 µg/L (adulte), < 50 µg/L chez la femme symptomatique. La carence sans anémie est réelle et traitable.

Alimentation en premier

Viandes rouges, abats, huîtres pour le fer héminique. Associer systématiquement une source de vitamine C avec les sources végétales. Éviter thé/café au repas.

Bisglycinate : le meilleur compromis

Biodisponibilité 2–4× supérieure au sulfate, meilleure tolérance digestive, microbiote préservé. 25–50 mg de fer élémentaire suffisent vs 50–100 mg pour le sulfate.

Un jour sur deux, le matin

La supplémentation en jours alternés maximise l’absorption fractionnelle en évitant l’augmentation de l’hepcidine. Prendre à jeun avec vitamine C, loin du café et des laitages.

Durée suffisante

3 à 6 mois minimum pour reconstituer les réserves. Contrôle de la ferritine à 3 mois pour ajuster la dose. Ne pas arrêter à la normalisation de l’Hb (les réserves sont encore vides).

Toujours un bilan avant

Ne pas se supplémenter sans bilan sanguin préalable. Éliminer une hémochromatose. Après 50 ans, une carence sans cause évidente impose une exploration digestive.

Références scientifiques
  1. OMS. Worldwide prevalence of anaemia 1993–2005. WHO Global Database on Anaemia. Genève, 2008.
  2. ANSES. Actualisation des repères du PNNS — Références nutritionnelles en vitamines et minéraux. 2021. anses.fr
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  5. McDonagh M et al. Screening for Iron Deficiency Anemia in Young Children. US Preventive Services Task Force. JAMA. 2015;313(20):2048-2055. PMID: 26010636
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  7. Pineda O, Ashmead HD. Effectiveness of treatment of iron-deficiency anemia in infants and young children with ferrous bis-glycinate chelate. Nutrition. 2001;17(5):381-4. PMID: 11377130
  8. EFSA Scientific Committee. Bisglycinate ferreux comme source de fer dans les aliments destinés à une alimentation particulière et dans les compléments alimentaires. EFSA Journal. 2006;299:1-18.
  9. Moretti D, Goede JS, Zeder C, et al. Oral iron supplements increase hepcidin and decrease iron absorption from daily or twice-daily doses in iron-depleted young women. Blood. 2015;126(17):1981-9. PMID: 26289639
  10. Stoffel NU, Cercamondi CI, Brittenham G, et al. Iron absorption from oral iron supplements given on consecutive versus alternate days and as single morning doses versus twice-daily split dosing in iron-depleted women. Lancet Haematol. 2017;4(11):e524-e533. PMID: 29032957
  11. Stoffel NU, Zeder C, Brittenham GM, Moretti D, Zimmermann MB. Iron absorption from supplements is greater with alternate day than with consecutive day dosing in iron-deficient anemic women. Haematologica. 2020;105(5):1232-1239. PMID: 31582571
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