Qu'est-ce que l'iode ?
L'iode (I, Z=53) est un oligo-élément halogène indispensable à la synthèse des hormones thyroïdiennes — thyroxine (T4) et triiodothyronine (T3). L'organisme adulte contient environ 15–20 mg d'iode, dont 70–80% dans la thyroïde. La thyroïde concentre activement l'iodure plasmatique (Iode⁻) via le co-transporteur sodium-iodure (NIS, SLC5A5), à des concentrations 20–50 fois supérieures au plasma.
La biosynthèse des hormones thyroïdiennes requiert l'iodation de la thyroglobuline (par la thyroperoxydase, TPO) au niveau des résidus tyrosine, formant les monoiodotyrosines (MIT) et diiodotyrosines (DIT), puis leur couplage pour former T3 (MIT+DIT) et T4 (DIT+DIT). Ces hormones régulent le métabolisme basal, la thermogenèse, la croissance et le développement cérébral fœtal et néonatal.
Iode et cerveau fœtal — irréversibilité des lésions
Les hormones thyroïdiennes sont indispensables à la neurogenèse, à la myélinisation et à la migration neuronale pendant la grossesse et les 3 premières années de vie. La carence iodée sévère pendant la grossesse (notamment le 1er et 2ème trimestre) cause le crétinisme endémique : retard mental sévère et irréversible, surdi-mutité, déficits moteurs, hypothyroïdie congénitale. Même une carence modérée réduit le QI de l'enfant de 10–15 points en moyenne (Qian M et al., Asia Pac J Clin Nutr 2005). Le fœtus dépend entièrement de la T4 maternelle jusqu'à la 20ème semaine (la thyroïde fœtale n'est fonctionnelle qu'à partir de la 12ème-20ème semaine). En France, si la carence sévère est éliminée grâce au sel iodé, la carence modérée (iodémie 50–150 µg/L) reste un enjeu de santé publique chez les femmes enceintes.
Sel iodé en France — histoire et situation actuelle
La France a introduit l'iodation facultative du sel en 1952 et renforcé sa politique progressivement. En 2024, environ 60–70% du sel de table vendu en France est iodé (contre 90–95% en Suisse ou au Canada). Des enquêtes récentes montrent que 30–40% des femmes françaises enceintes ont une iodurie urinaire insuffisante (<150 µg/g créatinine), justifiant la supplémentation systématique.
Références
WHO/UNICEF/ICCIDD. Assessment of iodine deficiency disorders and monitoring their elimination. 3rd ed. 2007. · Qian M et al. The effects of iodine on intelligence in children. Asia Pac J Clin Nutr. 2005;14(1):32-4. PMID: 15734706 · Bath SC et al. Effect of inadequate iodine status in UK pregnant women on cognitive outcomes in their children. Lancet. 2013;382(9889):331-7. PMID: 23706508
Recommandations nutritionnelles — ANSES 2021 et EFSA 2014
| Population | AS (ANSES 2021) | AI EFSA 2014 | LSS (EFSA) |
|---|---|---|---|
| Adultes ≥18 ans (H&F) | 150 µg/j | 150 µg/j | 600 µg/j |
| Femmes enceintes | 200 µg/j | 200 µg/j | 600 µg/j |
| Femmes allaitantes | 200 µg/j | 200 µg/j | 600 µg/j |
| Indication | Forme | Dose | Commentaire |
|---|---|---|---|
| Population générale — prévention | Sel iodé systématique | Sel de table iodé (25 µg/g) | 150 µg/j via 6g de sel iodé |
| Femme enceinte ou allaitante | Iodure de potassium (KI) | 150 µg/j de KI | En supplément dès le projet de grossesse |
| Hypothyroïdie par carence iodée | Iodure de potassium | 150–300 µg/j | Uniquement sous surveillance thyroïdienne |
| Véganes (pas de produits laitiers ni poisson) | Iodure de potassium ou algues contrôlées | 150 µg/j de KI | Attention : algues = teneur iodée très variable |
Sources alimentaires d'iode
Interactions de l'iode
- Sélénium — cofacteur des déiodinases : Les déiodinases (DIO1/2/3) qui convertissent la T4 en T3 active (et en T3 inverse inactive) sont des sélénoprotéines. Un déficit en sélénium réduit la conversion T4→T3 et peut aggraver les conséquences d'une carence iodée. La supplémentation en iode seul sans sélénium suffisant peut paradoxalement aggraver les dommages thyroïdiens oxydatifs.
- Goitrogènes alimentaires : Certains composés végétaux (isothiocyanates des crucifères crus : choux, brocoli, chou-fleur) inhibent la TPO et la fixation de l'iode par la thyroïde. Consommation excessive de crucifères crus problématique uniquement en cas de carence iodée coexistante. La cuisson détruit la plupart des goitrogènes.
- Amiodarone — surcharge iodée médicamenteuse : L'amiodarone (antiarythmique) contient 37% d'iode en poids et libère 6–9 mg d'iode libre par jour (soit 40–60× l'apport recommandé). Elle peut causer une thyrotoxicose ou une hypothyroïdie induite par l'iode, nécessitant une surveillance thyroïdienne rapprochée.
- Produits de contraste iodés : Une injection de produit de contraste iodé représente une charge de 10 000 à 100 000 µg d'iode. Chez les patients avec thyroïde vulnérable (Graves, nodule autonome), risque de thyrotoxicose aiguë.